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16 Mars 2006
Il y a un peu plus d’une dizaine d’années, l’hebdomadaire PROPOS DE MICHEL SERRES Etre adulte, c'est refuser de répondre à la question de savoir si je me considère comme une adulte ou non. Car je ne réponds jamais aux questions personnelles. Un adulte, c'est quelqu'un qui a des choses à faire et qui tient compte des autres autour de lui. Par conséquent quelqu'un qui travaille et qui essaie d'avoir des rapports de qualité avec autrui. Et on ne peut avoir des rapports de qualité avec les gens lorsqu'on pense à soi . Etre adulte, c' est oublier le « moi, je » prôné par les psychologues. Il n'y a pas de parole plus sotte que «je pense donc je suis, car « j'existe » ne devrait pas se conjuguer à la première personne du singulier. L'essentiel, c'est le rapport dans lequel on se lance, le rapport aux choses, au travail, à autrui et à l'existence et avoir le dos tourné à soi. L'ouverture, c'est le « non-moi ». Toute cette sauce, cette confiture que suscitent les pieds qui barbouillent dans le «soi» n'est qu'un reste de l'enfance ou de l'adolescence et nous empêche d'être adulte. Autrement dit, tous ces discours qui, venant de la pseudoscience, submergent aujourd'hui les médias, nous poussant à l'analyse du «je», constituent un obstacle absolu au de venir adulte. Un adulte vrai ne pense jamais à soi. Il n'existe pas, il est ce qu'il fait, il est ses rapports, ses activités ; il est lancé vers l'extérieur. Il y a très longtemps que je me fiche complètement de savoir qui je. suis. C'est cette indifférence généreuse à ce qu'on est qui fait faire et qui fait ouvrir. Je donne un exemple : quelqu'un qui s'est arrêté de fumer, voyant autour de lui ceux qui continuent, finit par se demander : « Quelle est cette relation étrange qu’ils entretiennent avec la cigarette?» Il a tout simplement oublié le rapport toxicomaniaque qu' il entretenait lui-même avec la fumée. Eh bien , je dis que cette manie de toujours parler de soi et d'interroger les gens sur leurs sentiments personnels, cela prouve qu'on a oublié ce qu'est être adulte. C'est précisément la découverte du « non-moi » qui nous fait entrer dans la vie à 100%, qui la fait basculer. C'est l'entrée dans ce que Descartes appelait la « générosité » et la vieille morale, « l'oubli de soi ». L'oubli complet de soi-même est la moindre des politesses vis-à-vis des autres, le minimum vital de l'adulte. C'est aussi le b.a.-ba de la sagesse, telle qu'elle se décrit depuis trois mille ans. L'obsession du « je, me, moi », de l'affirmation de soi, engendre la violence et rend fou. Devenir adulte, c'est sortir de la subjectivité. La seule chose essentielle, c'est la bonté, mon rapport aux autres. Tout le reste est un phénomène de mode, de la sauce psy pour adolescents. Je frémis à la pensée de savoir comment serait reçu celui qui oserait, aujourd'hui, dire sur un plateau de télévision que « le moi est haïssable »! Propos recueillis par MARLENE TUININGA pour hebdomadaire