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29 Mars 2009
« Moi, Picasso » : génie et chaman
Depuis son adieu clame Liberté
Par Cristina Castello*
Le « Guernica » cet extrait dunivers sans colombes
Le « Guernica » cet extrait de sang, révolte et pleurs
« Moi, Picasso » était sa phrase favorite. Il était un désespéré par la vie et l'a ravagé. Il n'a pas eu de limites. Ni pour créer, ni pour infliger. Pas plus pour boire, l'art, l'alcool et les bordels; non plus pour se retirer du monde, accéder au silence, s'y enfermer et créer. Le 8 avril s'accompliront les trente-six ans de son adieu (à Dieu ?). Aujourd'hui il crie, gémie, exhorte et résiste depuis le « Guernica », son chef-duvre. Depuis ce tableau qui est histoire, qui a écrit l'Histoire, et qui est emblème de liberté, « Moi, Picasso » continue d'alerter les innocents de la Terre. Dans le cur de ce monde tremblant, sa clameur picturale et vitale a aujourd'hui, toujours plus dentité.
Enfant prodige, surdoué; communiste, pacifiste, ou bourgeois. Tendre et cruel; un ami et un traître ... cette fois. Bien qu'il ait brûlé dans son feu, il en sortait toujours indemne, Il calcinait les autres. Aux femmes. Les femmes étaient ses déesses, mais aussi, « tampons à récurer et « machines pour souffrir ». Ses yeux exorbitaient les destins. La mort l'a entouré et la vie l'a embrassé, jusqu'à ses 91ans, quand il nous a laissés. Qui fut-il : Éros ou Thanatos ?
Il était un génie un chaman ; le plus grand artiste du XX e siècle et jusqu'à présent sans comparaison. Peintre, sculpteur, graveur, dessinateur, son uvre a été décisive pour le développement de l'art, pour la conception graphique, la bande dessinée. Il a gagné un argent incalculable ; pendant que dautres artistes mouraient de faim, lui vivait dans des châteaux et, quand ses uvres en débordaient, il ne les vendait pas : il en achetait d'autres.
Il se déclarait pacifiste et il a été membre du Parti Communiste Français, jusqu'à son adieu. Mais bien que luvre du Picasso de 20 ans, reflète le chagrin des excommuniés de l'humanité, celui des corps engloutis, et celui des aveugles, il n'a ensuite guère montré explicitement un compromis avec la douleur universelle. Jusqu'à ce que le démon nazi allié à un autre maître des enfers le Généralissime espagnol Francisco Franco se soit hissé dans les oiseaux meurtriers. Les avions-oiseaux qui ont bombardé la ville basque de Guernica, le 26 avril 1937, et la mort déposa ses ufs dans la blessure. Oh ! Rossignol de ses veines ! (García Lorca).
Le chaman Picasso a réagi immédiatement en faveur des républicains. Gonflé de colère et pléthorique d'art, il a peint le célèbre « Guernica ».
Le « Guernica » cet extrait dunivers sans colombes. Le « Guernica » cet extrait de sang, révolte et pleurs, à partir desquels il y a un avant et un après. Un avant et un après pour la peinture ; un avant et un après où il devrait exister dans les consciences de ceux qui regardent ces trois mètres de hauteur et huit de longueur, d'art, fureurs et piété.
Avec cette peinture, rien de plus et rien de moins naurait été davantage probant, pour la gloire du génie.
Le « Guernica » est un plaidoyer contre la guerre, contre le terrorisme franquiste et contre tout fascisme. La violence, les mères, les femmes, la maternité, la sexualité, palpitent dans cette uvre, comme un portrait de l'effroi. Des fragments de vie et de mort, sont de petites images de la grande image d'un chaos organisé, dans l'uvre suprême qui exige Liberté.
D'un langage pictural surprenant, c'est le travail d'un maître de la composition qui révèle, en même temps, le regard innocent d'un enfant.
Il en a été ainsi de Pablo Picasso. Petit, il peignait comme un adulte, et dans sa maturité, il a retrouvé son regard enfantin : « Depuis mon plus jeune âge je peignais comme Raphaël, et jai mis toute une vie pour apprendre à dessiner comme un enfant ». Certes, il n'est pas facile de recouvrer l'innocence.
Mais il n'a jamais été seul pour chercher son regard vierge ; un an avant de mourir, quand il avait déjà 90 ans, il a dit que la mort avait été la seule femme qui lait toujours accompagné. Et alors, les treize déesses « officielles » qui ont été ses tampons à récurer et qui l'ont aimé, toutefois, parfois même jusqu'au suicide Qu'ont-elles fait ?
Animal en rut
Il a voulu être libre comme la mer, et il sest maintenu esclave de sa soif vers tout et vers toutes. Comme un animal en rut, il avait la nécessité des femmes, avec la même puissance par laquelle il les cajolait d'abord, et les maltraitait ensuite. Il était désespéré par les belles adolescentes, il voulait éprouver toute forme de sexe, se noyer de passion pour en mieux émerger. Tant quil a même été soupçonné d'homosexualité par le romancier Norman Mailer. Ça alors ! Quel « crime » !
Il peignit « Le Picador » à la Corogne à lâge de quatre ans. À son dixième automne, il tomba amoureux de Carmiña ; elle est « lenfant aux pieds déchaussés », tableau que « Moi, Picasso » a conservé jusqu'à son adieu.
Haletant de désir et torride de délectations, de là, dans tous ses amours savait-il aimer ? ils sont devenus peintures. Par ses étapes : bleue, rosée, cubiste, celles proches du surréalisme, lexpressionnisme, celles des masques africains par toutes, après Carmiña ont défilé beaucoup de femmes. La célèbre chanteuse Josefa Sebastiá «La Chelito»; celles qui ont surgi des aventures, résultat de la fréquentation des cabarets de Paris, Barcelone et Madrid et plus . Jusqu'à ce que Fernande Olivier soit arrivée, lui soit arrivé.
Avec elle, ils ont vécu ensemble dans le quartier de Montmartre, à Paris, mais il s'est échappé du foyer pour en créer un autre avec Ève Gouel qu'il nommait « Ma Jolie ».
1917 lui fit don dOlga Koklova, danseuse du Ballet russe, quelle a écarté au nom de lamour ; Pablo Ruiz Picasso, tel était son nom, par rejet envers son père, commença à signer « Picasso ».
Lannée suivante ils étaient mariés : la princesse a été la seule épouse de Picasso; dès lors, il sest intégré à « la haute société » et il a mené sa vie comme un bourgeois. La Russe aristocratique, s'était présentée devant lui, hautaine :
«Je Suis Olga Koklova, la nièce du Tsar», a-t-elle tonné comme si elle murmurait, alors quelle découvrait son décolleté des eaux séditieuses face à lartiste assoiffé de toute soif.
Très belle du haut de son mètre 55, elle est apparue dans les uvres de son époux comme niaise, obstinée, et insatisfaite. La réalité existe-t-elle ou existent-ils, les yeux qui la regardent ? Leur premier fils, Paulo, est né trois ans plus tard, et a contribué à dissimuler la fin de l'amour, qui était annoncé. De ses pitreries infantiles, il les réjouissait sur le sable de la Côte d'Azur, alors que la décadence du couple trouvait son apogée.
Comme si sa vie avait été un best-seller, l'histoire du Génie a aussi été signée par la tragédie. Paulo, envers lequel il avait toujours été indifférent, est mort dune cirrhose, alcoolique. Et, par une perversion du destin, son petit-fils Pablito s'est suicidé le jour du décès de l'artiste, parce que Jacqueline Roque, son ultime compagne quelque peu dictatrice, ne l'a pas laissé entrer aux funérailles. Le petit Pablito a bu alors quantité deau de Javel, délaissant la Terre Pour se rendre avec son grand-père, à Dieu ?
Picasso avait fumé de lopium à Paris avec Apollinaire, Mirbeau, Lautrec et Modigliani. Ils cherchaient des graines de songes pour ensemencer l'aurore. Ils fumaient pour rêver. Et comme un rêve, Marie-Thérèse Walter est arrivée dans sa vie, alors quelle avait 17 ans et lui 46. C'était en 1927.
Le désir érotique se joignait au plaisir de l'aventure; le secret des rencontres était absolu, afin déviter tous problèmes avec la loi, liés à l'âge de l'adolescente. Quand naquit María Conception, Maia, fruit de leurs délectations, il quitta Olga. Puis à son tour, ce fût Marie-Thérèse, laquelle continua cependant à lassister avec dévotion : elle lui coupait les ongles et les cheveux dans un strict ordre chronologique, car il redoutait les maléfices. Elle a écrit à son aimé durant trente ans ; et à la fin, lorsquil est mort, elle sest suicidée dans la maison de Picasso sur la Côte dAzur.
Les yeux verts de la photographe yougoslave Dora Maar, lui sont arrivés de la main de Paul Éluard et sa douce Nush, qui les ont présentés dans un café de Paris. Courant 1936 le chaman est tombé face à sa beauté et son intelligence. Mais était-il tombé sous le charme de quelque chose ou de quelquun ?
Non, il a aussi déserté de ce regard émeraude, pour prendre la main de Françoise Gilot, en 1943, avec laquelle il a eu deux autres enfants : Claude et Paloma.
Dora, éblouissante et talentueuse, avait photographié toute l'étape du « Guernica », tandis qu'elle souffrait des scènes de jalousie, qui ont continué après la séparation. Chaque fois qu'il la trouvait avec un possible rival, il y avait des scandales monumentaux ; dans son délire, chaque femme portait la «marque Picasso » et à lui, elle était due. Dora a fini dans un asile, et est finalement devenue profondément religieuse.
C'est Jacqueline Roque, sa dernière femme, l'unique à avoir pu le dominer, bon... à peine; elle a essayé de l'isoler de ses amis, ses enfants et ses petits-enfants. Elle l'a accompagné jusqu'à la fin. Quelques années après la mort de Picasso en 1973 à Mougins-France un coup de feu a retenti, car elle ne trouvait pas de sens à la vie, sans lui.
Ils reposent ensemble dans les jardins du Palais de Vauvenargues dans la Riviera Française , que Picasso avait acheté mais où jamais il n'avait résidé. Tandis quil dévorait la vie, il avait à son insu préparé son tombeau.
L'art à bout portant
Presque toutes ses femmes ont écrit des livres sur lui. Mais quand Françoise Gilot, a publié « Ma vie avec Picasso », il n'a plus voulu voir leurs deux enfants, Claude et Paloma. La seule quil fréquentait parfois, cétait Maia, la fille de Marie-Thérèse, souvenez- vous. Déjà grande, elle reconnaissait que son père aurait souhaité garder avec lui toutes ses femmes. Comme un collectionneur, il les classait par couleur, forme et esprit. Tels des papillons.
Laquelle de ses femmes a-t-il le plus aimée ? En a-t-il aimé une, au-delà de son avidité à les posséder toutes ? Peut-être était-ce la plus secrète. Plus jeune que lui de 40 ans, belle, raffinée, subtile. La relation a apparemment duré un lustre, mais il ne l'a jamais oubliée. « Je ne pourrai jamais être plus que tes pinceaux/être luvre de tes mains /être en toi », il évoquait un fragment dun des poèmes écrit pour lui.
Toutes, lui ont écrit des vers. Et lui aussi, écrivait, dentre ses livres, la pièce de théâtre « Le désir saisi par la colle », est le plus connu. Il pouvait tout. Tout ?
Le poète Guillaume Apollinaire l'écoutait et laccompagnait, avec l'affection des vrais amis. Curieuse vie: en 1911 son employé a dérobé quelques statuettes au Musée du Louvre et il les a vendues à Picasso. Apollinaire a été arrêté par la police française et le génie fût appelé à témoigner. Il a dit ne connaître aucunement le poète. Ce fut une trahison.
Et comment qualifier la réaction de Joan Miró, lorsquavec son épouse Pilar, il a reçu linformation de la mort du grand Maître ? « Pilareta il sen est réjoui désormais le numéro un, cest moi. » Chaque mot est un autoportrait : ici, celui de Monsieur Miró.
Pablo Picasso a laissé un empire et ses héritiers vivent autour de sa fortune ; hormis Paloma Ruiz Picasso, fille du peintre et de Françoise, qui a son propre empire de fragrances, bijoux et bourses. Son héritage de 30.000 millions lui a permis dêtre propriétaire dun gratte-ciel et, avec son frère Claude, ils ont acheté l'île Petalious en Grèce, à laquelle ils ne vont presque pas. Elle aimait son papa : lui importait son intelligence et sa Bohème ; elle rit quand en racontant que devant certains frais la même réponse fusait toujours : « Crois-tu que tu es la fille de Rockefeller ? »
Picasso, Éros, Thanatos, ou les deux ? Peut-être aucun. Picasso était un génie, et les génies ne sont pas mesurés comme tout un chacun. Ils ont « le goût de lAbsolu », daprès Louis Aragon, bien quil ne les nomme pas. Ce sont des êtres pour lesquels rien nest suffisamment « quelque chose ».
Même s'ils ont une vie sociale active, ils sont isolés. Ils ont besoin de se trouver dans la solitude, leur seul lieu possible. Savent-ils aimer ? L'art est un amant tellement exigeant qu'il veut l'homme tout entier, selon Miguel Angel Buonarroti. « Je ne pourrai jamais être plus que tes pinceaux », avait savamment compris Geneviève.
Y a-t-il véritable espace pour un être de plus, dans la vie d'un génie ou d'un artiste ? Non, sauf si lamant laccompagne seulement comme « tampons à récurer » ; ou encore sil est capable de ne pas perdre sa propre liberté intérieure, de conserver son propre monde, au lieu dêtre subordonné au génie et se consacrer à la cérémonie de son adoration. Dans ce peu d'exceptions, la conduite de Johann Sebastian Bach, qui aurait eu une quotidienneté vraisemblable. Il n'y en a guère plus.
Même si transitent des ombres, ils sont gourmands de lumière. Ils ont la fureur de fouiller dans leurs propres fenêtres, vers l'intérieur, pour trouver ce nid céleste. Cette partie d'Infini qui justifie et explique l'art, pour vivre entre le ciel et la terre à laspiration d'éternité.
Le monde est aujourd'hui un boa dévorant de vies. Puisse Picasso, puisse le « Guernica » fleurir une fois encore le cur de l'homme. Et que la Justice « brise ses loques grotesques de fourberie, séchappe de la piste où les marchands du monde dirigent les destinées de l'homme, et à cette Justice, brigue le mot » (Léon Felipe).
*Cristina Castello est poète et journaliste demeurant entre Paris et Buenos Aires
http://www.cristinacastello.com
http://les-risques-du-journalisme.over-blog.com/
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