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  le blog soueich

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Rabindranâth TAGORE (6 mai 1861-7 août 1941) : Sâdhanâ

Sâdhanâ a été publié pour la première fois, quelques mois avant la guerre 14-18, et fut l'objet de 9 éditions successives avant que l'armistice fût signé. C'est donc une œuvre bientôt centenaire, mais qui n'a pas pris une ride. Bien au contraire, étant donné la crise que notre monde connait depuis ce début de vingt et unième siècle, elle est tout à fait d'actualité, pour la comprendre.

Cette œuvre est éditée en livre de poche, dans la collection « spiritualités vivantes », chez Albin Michel. En voici quelques citations :

 

« L'Être qui est dans son essence la lumière et la vie de tout, la conscience du monde, est Brah­man. » Tout sentir, être conscient de tout est Son esprit. Nous sommes corps et âme plongés dans Sa conscience. C'est par Sa conscience que le soleil attire la terre ; c'est par Sa conscience que les ondes lumineuses passent d'une planète à l'autre.

Non seulement dans l'espace ; « cette lumière et cette vie, cet être tout-conscience est dans notre âme ». II est tout-conscience dans l'espace, le monde de l' «  extension »  ; et il est tout-conscience dans l'âme, le monde de l' « intension ».

Ainsi, pour parvenir à notre conscience cosmique, il faut unir notre sensation avec cette sensation infinie et qui pénètre tout. En fait, pour l'homme, le véritable progrès coïncide avec cet élargissement de la base de nos sentiments. Toute notre poésie, notre philosophie, notre science, notre art et notre religion servent à faire embrasser par notre conscience des sphères plus vastes et plus hautes. L'homme n'acquiert pas des droits par l'occupation d'un plus vaste espace, ni par sa conduite extérieure. Ses droits ne s'étendent que dans la mesure où il est réel, et sa réalité se mesure à l'étendue de sa conscience.

Nous ne pouvons cependant obtenir cette liberté de conscience sans la payer. Quel en est le prix ? C'est d'abandonner notre petit moi. Notre âme ne peut se réaliser qu'en se rejetant. L'Upanishad nous dit : « C'est en donnant que tu recevras. » « Tu ne convoiteras pas ».

[...]

A chaque pas nous devons avoir égard à d'autres que nous. Ce n'est que dans la mort que nous sommes seuls. Un poète est un vrai poète quand il peut faire de ses idées personnelles une source de joie pour tous, et il ne le pourrait pas s'il ne disposait d'un moyen de communication connu de tous ses auditeurs. Ce langage commun a ses lois que le poète doit découvrir et respecter s'il veut devenir un vrai poète et passer à l'immortalité comme tel.

Nous voyons donc que l'individualité de l'homme n'est pas son ultime vérité ; il y a en lui ce qui est universel. Si l'on obligeait l'homme à vivre dans un monde où son propre ego fût le seul facteur à considérer, ce serait la pire prison que l'on pût imaginer, car la plus intense joie de l'homme consiste à devenir de plus en plus grand par une union de plus en plus totale avec le tout. Or une telle union serait impossible, nous l'avons vu, s'il n'y avait pas une loi commune à tous. Ce n'est qu'en découvrant cette loi et en lui obéissant que nous devenons grands, que nous réalisons l'universel; au contraire, tant que nos désirs individuels sont en conflit avec la loi universelle, nous souffrons et nous nous agitons en vain.

    [...]

C'est notre ignorance qui nous fait croire que notre moi, en tant que moi, est réel, et qu'il possède en soi sa pleine signification. Lorsque nous nous faisons du moi cette idée erronée, nous essayons de vivre en sorte que le moi devienne le but ultime de notre vie. Nous sommes alors condamnés à d'amères déceptions, tout comme celui qui penserait parvenir à sa destination en serrant dans ses mains la poussière de la route. Notre moi ne dispose d'aucun moyen de nous retenir, car sa nature même est de disparaître. En nous raccrochant à ce fil du moi qui passe sur le métier de la vie, nous ne pouvons lui faire jouer le rôle de l'étoffe dans laquelle il doit être tissé. Lorsqu'un homme se prépare, avec un soin minutieux, à jouir de son moi, il allume un feu sans rien avoir à cuire. Les flammes s'élèvent, consument le combustible et s'éteignent comme un animal contre nature qui dévorerait ses petits et mourrait.

      [...]

Nous conquérons notre liberté lorsque nous parvenons à notre nature la plus vraie. L'homme qui est artiste conquiert sa liberté artistique lorsqu'il découvre son propre idéal de l'art. Il n'a plus besoin alors d'initier laborieusement autrui ni de quémander l'approbation du public. Le rôle de la religion n'est pas de détruire notre nature, mais de l'accomplir.

[...]

Chez les cannibales, l'homme est considéré comme un aliment. Dans de telles conditions, la civilisation ne pourra jamais s'épanouir, car l'homme perd sa plus haute valeur et n'est plus qu'une denrée. Mais il est d'autres espèces de cannibalisme tout aussi haïssables, sinon aussi grossières, et que nous trouvons sans aller bien loin. Dans des pays plus avancés sur la voie de la civilisation, nous voyons parfois l'homme considéré comme uniquement un corps, acheté et vendu sur le marché au prix de sa chair. Parfois on lui donne pour seule valeur les services qu'il peut rendre ; on en fait une machine, objet de commerce pour l'homme riche qui cherche à s'enrichir encore. Ainsi notre luxure, notre avidité, notre amour du confort ont pour effet de ramener l'homme à sa valeur la plus basse. C'est l'autodéception sur une grande échelle. Nos désirs nous rendent aveugles à cette vérité qui est en l'homme, et c'est le plus grand tort que nous puissions faire à notre âme. Notre conscience en est émoussée ; ce n'est pas autre chose qu'une méthode de suicide spirituel progressif. De là viennent de hideuses plaies sur le corps de la civilisation, le paupérisme et la prostitution, les législations pénales vengeresses, les méthodes cruelles d'incarcération, les procédés méthodiques d'exploitation des races étrangères, au point de les diminuer de façon permanente en leur enlevant la discipline du gouvernement autonome et les moyens de se défendre elles-mêmes.

Évidemment l'homme est utile à l'homme, parce que son corps est une admirable machine et son mental un organe merveilleusement efficace. Mais l'homme est aussi esprit, et l'esprit ne peut être véritablement connu que par l'amour. Lorsque nous définissons un homme par la valeur marchande des services que nous pouvons attendre de lui, nous le connaissons imparfaitement. Avec cette connaissance imparfaite, il nous est facile d'être injustes envers lui et d'éprouver un sentiment de satisfaction triomphante lorsque nous avons réussi à tirer beaucoup plus de lui que nous n'avons payé, grâce à quelque cruel avantage que nous avons sur lui. Lorsque nous le connaissons comme esprit, nous le connaissons au contraire comme faisant partie de nous-mêmes. Nous sentons immédiatement qu'être cruel envers lui est cruel envers nous-mêmes, que l'avilir est dépouiller notre propre humanité, et que chercher à l'utiliser uniquement pour notre profit personnel ne nous fait gagner en argent et en confort que ce que nous payons en vérité.

 

Nous avons déjà cité Rabindranâth TAGORE dans les articles suivants :

 

Heureux les simples d'esprit

Loi, désir, liberté

Etre civilisé

Une civilisation ! Qu'est-ce que c'est ?

De même....

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