Tout ce que nous voulons dire aujourd’hui, c’est que l’idée religieuse un moment effacée peut rentrer dans les esprits et dans les consciences parce que les conclusions actuelles de la science les prédisposent à la recevoir. Il y a dès maintenant, si l’on peut dire, une religion toute prête, et si elle ne pénètre pas à cette heure les profondeurs de la société, si la bourgeoisie est platement spiritualiste ou niaisement positiviste, si le prolétariat est partagé entre la superstition servile ou un matérialisme farouche, c’est parce que le régime sociale actuel est un régime d’abrutissement et de haine, c'est-à-dire un régime irréligieux. Ce n’est point, comme le disent souvent les déclamateurs vulgaires et les moralistes sans idée, parce que notre société a le souci des intérêts qu’elle est irréligieuse. Il y a au contraire quelque chose de religieux dans la conquête de la nature par l’homme, dans l’appropriation des forces de l’univers aux besoins de l’humanité. Non, ce qui est irréligieux, c’est que l’homme ne conquiert la nature qu’en assujettissant les hommes. Ce n’est point le souci matériel qui détourne l’homme des hautes pensées et de la méditation des choses divines, c’est l’épuisement au labeur inhumain qui ne laisse pas à la plupart des hommes, la force de penser, ni celle même de sentir la vie, c'est-à-dire Dieu. C’est aussi la surexcitation des passions mauvaises, la jalousie et l’orgueil, qui absorbent dans des luttes impies, l’énergie infinie des plus vaillants et des plus heureux. Entre la provocation de la faim et la surexcitation de la haine, l’humanité ne peut plus penser à l’infini. L’humanité est comme un grand arbre, tout bruissant de mouches irritées sous un ciel d’orage, et dans ce bourdonnement de la haine, la voix profonde et divine de l’univers n’est plus entendue.
Jean Jaurès