Regardez bien ces chiffres. Ils en disent autant, ou plus, sur la société française que beaucoup de longs textes philosophiques ou sociologiques. Ils sont obtenus en divisant la superficie bâtie de trois établissements d'enseignement supérieur par le nombre des étudiants qu'on y forme :
- Grande école française (ENA) : 160 m2 par étudiant
- Université américaine (Harvard) : 50 m2 par étudiant
- Université française (Paris-XII) : 4 m2 par étudiant
On a là une mesure imparfaite bien sûr, mais significative cependant, de l’effort consenti par la France et les Etats-Unis à la formation de leurs cadres. Deux points ressortent fortement.
Le premier est qu’un étudiant américain est dix fois mieux traité qu’un étudiant français. On objectera qu’Harvard est une université riche (la plus riche des universités américaines en fait), mais c’est une université privée qui reçoit peu ou pas d’argent public. On n’y est guère plus au large que dans les autres universités américaines, y compris les universités publiques gérées par les Etats qui font maintenant l’essentiel de l’enseignement supérieur américain, contrairement à ce que pensent beaucoup de Français.
Ce ratio de 1 à 10 rejoint d’autres études plus exhaustives sur le coût économique comparé de l’enseignement supérieur dans les deux pays. Il suggère d’ailleurs que les universités françaises, en dépit de toutes leurs faiblesses, ne sont sans doute pas aussi inefficaces qu’on le dit parfois. Les diplômés qu’elles fabriquent sont peut- être moins bons que les diplômés des universités américaines, mais sont-ils vraiment dix fois moins bons ? Que les industriels français qui produisent à un coût dix fois moindre que leurs concurrents américains lèvent la main.
Surtout, cela veut dire qu’on attache dix fois plus d’importance à la formation aux Etats-Unis qu’en France. Dans un monde où la connaissance et l’appréhension de la complexité jouent un rôle croissant, nous prenons du retard. L’une des raisons majeures du succès économique américain des vingt dernières années, c’est le rôle joué par les universités américaines. Elles produisent des idées, des analyses, des découvertes, des compétences, qui sont l’une des principales clés du dynamisme technologique et économique des Etats-Unis. Le reste du monde ne s’y trompe pas, et les universités payantes américaines attirent beaucoup plus d’étrangers que les universités gratuites françaises. En France, nous consacrons chaque année davantage d’argent public à subventionner le transport ferroviaire (SNCF plus RFF) qu’à faire marcher l’enseignement supérieur. Chacun ses priorités. On verra bien à terme quelles sont celles qui payent.
Le second point est qu’un énarque est quarante fois mieux traité qu’un étudiant «ordinaire». Vous avez bien lu : quarante fois. Le cas de l’ENA, qui pousse le gaspillage ostentatoire jusqu’à fonctionner en doublon dans deux villes (à Paris et à Strasbourg) est sans doute un cas limite. Mais il illustre bien la dichotomie française entre écoles et universités. D’un côté, la formation pour France d’en haut, de l’autre la formation pour France d’en bas. Pour la première, rien n’est trop beau, trop cher, trop grandiose. Pour un énarque trois fois plus de mètres carrés que pour un étudiant américain. (En vérité la différence est plus grande encore : la surface de bâtiment par étudiant à la Kennedy School of Government de Harvard, qui est l’équivalent de l’ENA en termes de contenu et de fonction, est de 30 m2, cinq fois moins qu’à l’ENA). Pour la seconde, rien n’est trop petit, trop minable, trop chiche.
Le contraste est révélateur, et explicatif. Révélateur du mépris dans lequel les élites françaises tiennent la plèbe. Explicatif du rejet, sinon de la haine, dont ces élites sont l’objet dans notre pays. Ceux qui sont destinés à vivre et à travailler dans des palais doivent s’y préparer dans l’opulence. Pour les autres, un rien suffira bien. On saupoudrera le tout de ces discours sur l’égalité qui s’enseignent si bien dans les écoles de la France d’en haut.
La France forme des chefs. Les Etats-Unis forment des savants et des entrepreneurs. Les chefs français se rient des savants et des entrepreneurs américains. Rira bien qui rira le dernier. PAR RÉMY PRUD’HOMME