A l’occasion du dîner annuel du CRIF, Nicolas Sarkozy propose que "tous les enfants de CM2 se voient confier la mémoire d’un des 11.000 enfants français victimes de la Shoah"
"Les enfants de CM2 devront connaître le nom et l’existence d’un enfant mort dans la Shoah. Rien n’est plus intime que le nom et le prénom d’une personne. Rien n’est plus émouvant pour un enfant que l’histoire d’un enfant de son âge, qui avait les mêmes jeux, les mêmes joies et les mêmes espérances que lui", a-t-il ajouté. Libération-14/02/20008
Après la lecture de Guy Mocquet au lycée, voilà donc la dernière idée lumineuse de notre président. « Rien n’est plus émouvant », en effet… Une fois de plus on n’est dans l’émotion et pas dans l’histoire, dans l’affect plutôt que la raison, dans la culpabilisation plutôt que dans l’analyse. Et maintenant ça doit commencer en CM2.
C’est une idée qui se tient, au fond : habituons le futur électeur dès son jeune âge à ne pas réfléchir, raisonner, analyser des faits, mais à se laisser prendre aux tripes par de l’émotionnel bien servi, et à voter comme un mouton pour celui qui sait le servir. C’est une recette qui a porté ses fruits en juin dernier, et Monsieur Sarkozy ne fait donc que labourer le champ en vue de la future moisson de suffrages… Les lycéens voteront en 2012, les CM2 en 2017, voilà ce qui s’appelle avoir une vue à long terme ! J’exagère ? Un peu, enfin j’espère !
Au-delà du côté un peu morbide de l’idée de faire de chaque enfant le dépositaire de la mémoire d’un gosse assassiné dans des circonstances forcément atroces, on peut se demander ce qu’ils devront savoir exactement de cette histoire-là ?
Si c’est juste apprendre un nom et un prénom, une date de naissance et de décès, ça revient simplement à transformer chaque écolier en petit monument aux morts. Morbide et scabreux. Alors, quoi ? Les circonstances de la rafle, Drancy, le numéro de convoi ? Si le petit est mort gazé à l’arrivée ? Ou torturé par les expériences médicales de Mengelé ? Qu’est-ce qu’un enfant de dix ou onze ans peut faire de ça, mis à part des cauchemars ? Dans un cas comme dans l’autre, l’avis d’un pédopsychiatre sur ces propositions serait sans doute intéressant. Mais connaissant la manière de procéder du chef de l’état, pas de danger qu’il y ait eu consultation préalable de qui que se soit, mis à part peut-être d’un institut de sondage.
Et au fait, pourquoi la mémoire d’un enfant juif déporté ? Pourquoi pas celle d’un petit irakien victime de la guerre du Golfe ? D’un petit rwandais victime du génocide ? D’un bébé mort de faim en Ethiopie ? Tué sur la route par un chauffard ? Il y a une hiérarchie dans l’horreur Monsieur le Président ? Des tragédies moins tragiques que d’autres ? Des Histoires dont il faut faire cas et d’autres pas ?
Bien, sûr, oui, moi aussi je m’autorise là quelques raccourcis faciles, et j’y vais un peu à l’emporte-pièce, mais il y a un moment où la récupération tous azimut et le formatage de cerveau, atteignent les limites de l’écœurant. Et puis, tant que j’y suis, tiens, j’en profite : si c’est vraiment une nouvelle méthode pour « enseigner » l’histoire à nos chers bambins que vous inaugurez là, Monsieur Sarkozy, alors j’ai bon espoir, un jour l’un de vos successeurs leur fera peut-être apprendre le nom et l’histoire d’un enfant arrêté avec ses parents sans-papiers à la sortie de son école, pour être expulsé en charter… Non, suis-je bête ! Ces noms-là ils les connaissent déjà, c’est leurs copains de classe.
Vendredi 15 Février 2008