par Jürgen Cain Külbel
Depuis l’ouverture en 2002 du centre de détention militaire de Guantánamo Bay, un millier de personnes au moins y ont été placées au secret par le Pentagone. Leurs identités sont inconnues. Les charges qui pèsent sur elles sont inconnues. Elles n’ont pas accès à des avocats ou à des médecins. Notre collaborateur et ancien enquêteur de police criminelle Jürgen Cain Külbel revient sur les conditions de détention dans ce centre au travers de l’autopsie de trois personnes qui s’y seraient suicidées, le 10 juin 2006.
Un Yéménite et deux Saoudiens auraient été découverts pendus dans leur cellule, le samedi 10 juin 2006, par l’équipe de surveillance de la prison militaire de haute sécurité de Guantánamo. D’après la BBC, le commandant du camp, le vice-amiral Harry Harris Jr. a commenté « l’affaire » au cours d’une téléconférence en ces termes : « Ils sont très malins. Ils sont inventifs. Ils sont convaincus de leur cause. Ils n’ont pas de respect pour la vie, ni pour la nôtre ni pour la leur. Je crois qu’il ne s’agit pas d’un acte de désespoir, mais d’un acte de guerre contre nous. » Colleen Graffy, sous-secrétaire d’État chargée de la propagande, a repris la même rhétorique quelques heures plus tard. Selon elle, ces suicides étaient « un coup de relations publiques pour attirer l’attention, une tactique pour soutenir la cause du Djihad ».
Le Pentagone a publié, le dimanche 11 juin 2006, les noms des morts : Mani bin Shaman bin Turki al- Habardi, né le 16 mai 1981 en Arabie Saoudite ; Yasser Talal Abdulah Yahya al-Zahrani, né le 22 septembre 1984 en Arabie Saoudite ; ainsi que Salah Ali Abdullah Ahmed Al-Salami, né le 12 janvier 1970 au Yémen. Des documents du Pentagone prouvent que le Saoudien Al-Zahrani avait déjà été emprisonné, quand il était adolescent, dans le camp. Si l’on en croit les autorités états-uniennes, ces hommes se seraient pendus « pendant le week-end avec des vêtements et des draps dans leur cellule ». Aucune mesure de réanimation par le personnel médical n’aurait été entreprise, puisque ces personnes seraient déjà décédées lorsqu’elles auraient été découvertes par les surveillants. Il y aurait eu 41 tentatives de suicides, avant celles-là, qui n’ont parfois été annoncées qu’avec 18 mois de retard par la direction du camp.
Depuis l’attaque de l’Afghanistan en 2002 par les États-Unis d’Amérique, plus d’un millier de « combattants illégaux », y compris des enfants et des adolescents de plus de 40 pays, ont été enlevés et séquestrés à Guantánamo Bay, où aucun droit ne leur est reconnu, même pas celui des prisonniers de guerre. Le 29 juin 2006, la plus haute instance judiciaire des États-Unis a jugé que les commissions militaires du camp de Guantánamo sont illégales, parce qu’elles enfreignent la Convention de Genève, le droit militaire et la Constitution états-unienne. Les magistrats ont estimé que le président George W. Bush avait outrepassé ses compétences. Le Conseil de l’Europe a exigé, le 9 janvier 2007, la fermeture immédiate du camp de Guantánamo, parce que c’est une violation flagrante des droits de l’homme, et une souillure pour les États-Unis. Les détenus devraient, soit comparaître devant des tribunaux judiciaires, soit être libérés.
L’Arabie Saoudite a rejeté fermement, le jour même de l’annonce de la tragédie, la thèse du suicide des trois détenus. Selon le porte-parole du ministère de l’Intérieur, le général de division Mansur al-Turki, ces prisonniers auraient été torturés à mort. Un des avocats des prisonniers saoudiens, Maître Katib al-Schammari, a exigé une enquête internationale immédiate ; il a de « grands doutes sur la mort des prisonniers ». Comment un détenu de la prison militaire états-unienne aurait-il pu se suicider, sans que l’on ne s’en aperçoive ? Les détenus y sont surveillés 24 heures sur 24 avec des caméras. La direction du camp a rejeté les reproches de manque de surveillance, car, selon elle, les « suicidés » auraient dissimulé habilement leurs actions. Le Comité International de la Croix Rouge (CICR) avait effectivement, déjà en juillet 2004, dans un rapport confidentiel adressé au gouvernement états-unien, qualifié de tortures les méthodes d’interrogatoire pratiquées à Guantánamo. Le CICR avait clairement critiqué les conditions de détention. Le 15 février 2006, quand la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU a exigé la fermeture du camp, elle a, par ailleurs, dénoncé vigoureusement la torture qui y est pratiquée. Un rapport du Pentagone avait déjà confirmé ces reproches au début de 2004. Étaient citées, entre autres, des violations graves des droits de l’homme de la part des agents chargés des interrogatoires, comme « de menacer de traquer les familles des prisonniers, de bailloner les détenus avec une bande adhésive pour les empêcher de réciter les versets du Coran, d’enduire leur visage d’un liquide en précisant que ce liquide serait du sang de menstrues, d’enchaîner des prisonniers en position fœtale et de les priver de sommeil ». Le supplice de la baignoire (waterboarding), au cours duquel la victime est maintenue sous l’eau pour lui donner l’impression de noyade, est couramment pratiquée sur les détenus de ce « camp de l’horreur ». Mubarak Hussan bin Abul Hasin, du Bangladesh, qui a été enfermé pendant cinq longues années dans cette prison états-unienne, y a été torturé par « des électrochocs et par privation de nourriture », comme nous l’avons appris début mars 2007.
La famille du Yéménite Salah Ali Abdullah Ahmed Al-Salami doutait, dès le début, des déclarations peu sérieuses des autorités états-uniennes —suicide par pendaison— car, pour elle, il était impossible que leur fils se soit donné la mort. Elle est entrée immédiatement en contact avec l’organisation arabe de défense des droits de l’homme Alkarama, basée à Genève. Cette ONG a pris ce cas en charge et a mandaté de suite l’Institut de médecine légale de l’université de Lausanne pour pratiquer une autopsie. Abdul-Wahab Al-Homygani, fondateur d’Alkarama, et des représentants de l’ONG, en sont certains : « Les États-Unis sont en tout cas responsables du décès d’Al- Salami, même si c’était un suicide. »
Sans perdre de temps, une équipe, menée par le professeur Patrice Mangin, directeur de l’Institut de médecine légale de l’université de Lausanne et sommité en médecine légale dans son pays, s’est rendu au Yémen et a entrepris, le 21 juin 2006, à l’hôpital militaire de Sanaa, la capitale, la première série d’examens sur le corps de Salah Ali Abdullah Ahmed Al-Salami. Le lendemain, le professeur Mangin a déclaré lors d’une conférence de presse à laquelle participaient aussi ses assistants, les docteurs Beat Horisberger et Bettina Schrag : « La conclusion finale ne sera pas connue aussi longtemps que les examens médicaux, qui font partie de l’autopsie, ne seront pas terminés. » Mangin était plutôt confiant à ce moment-là : « Nous devons attendre les rapports de la première autopsie que les États-Uniens ont effectué sur le corps. » Les médecins légistes ont déclaré que la deuxième phase des examens deviendrait plus difficile. Les différents prélèvements effectués sur le corps et les organes devraient être soumis à des examens toxicologiques et histologiques. En outre, les médecins légistes ont besoin d’informations précises sur la position dans laquelle le présumé suicidé, qui se serait pendu dans la cellule, se trouvait, et aussi sur l’instrument qui aurait servi à ce geste : une corde ou un vêtement.
Le 2 mars 2007, le directeur de l’Institut de médecine légale de l’université de Lausanne, le professeur Mangin, présenta le rapport à la presse, mais cette fois-ci à Genève, et il déclara que « la cause du décès des trois détenus est probablement le suicide, cependant des questions importantes restent sans réponses ». Selon le médecin légiste, la cause du décès était « L’asphyxie par strangulation ». Le légiste, qui n’a pourtant autopsié que le cadavre du Yéménite, a déclaré que les militaires états-uniens retiennent des informations et des preuves importantes : « Je trouve regrettable que, même s’il n’y a pas a priori de raison de douter de la thèse du suicide, on ne nous a pas donné accès à toutes les preuves qui permettraient d’étayer cette thèse » a expliqué le professeur Mangin.
Rachid Mesli, qui représente Alkarama en Suisse, explique que l’organisation de défense des droits de l’homme a écrit directement, le 29 juin 2006, au docteur Craig Mallak, en demandant au médecin légiste des forces armées états-uniennes, sa coopération. Une copie de cette lettre a été adressée à l’ambassade des États-Unis à Berne. « Entre-temps, nous avons consulté l’ambassade plusieurs fois, par téléphone et par courriel, au sujet de notre lettre. Nous avons aussi été à maintes reprises en contact avec le docteur Mallak, qui nous a répondu qu’il ne lui était pas possible d’être en contact avec une organisation sans l’approbation expresse des autorités états-uniennes. Jusqu’ici, il n’avait pas reçu l’accord à ce sujet. À ce jour, nous n’avons rien reçu de la part des autorités états-uniennes. »
Washington a pourtant assumé toute sa responsabilité, a affirmé Dan Wendell, le porte parole de l’ambassade des États-Unis à Berne : « Nous faisons tout pour empêcher les détenus de se faire du mal. Les cadavres ont été traités avec dignité. »
Le professeur Mangin, a dû considérer cela comme un mépris pour les victimes et aussi bien pour son propre travail. Il a fait part de ses questions dans un rapport qu’il a présenté à la presse, mais force est de constater que celles-ci sont restées sans réponse. Dans une interview au quotidien suisse Le Temps, le Pr. Mangin a indiqué que : « Les restes du corps du Yéménite montraient des traces au niveau du cou, des traces de strangulation. Mais il manquait les organes des régions du pharynx, du larynx et de la trachée, or ce sont les plus importants à examiner en cas de pendaison (...) nous avons adressé une lettre aux autorités états-uniennes, sans réponse à ce jour. Le médecin légiste saoudien, qui a autopsié les deux autres corps, a été confronté aux mêmes problèmes. Les parties anatomiques autour du cou sont absentes ». Rachid Mesli considère que les États-Uniens « ont manifestement imposé leurs propres règles » concernant la rétention des pièces du corps humain. « Ce que nous déplorons est l’absence totale de coopération de la part des autorités états-uniennes. »
Le Pr. Mangin avait constaté la présence d’ecchymoses sur le revers de la main droite du mort, qui pouvaient faire penser à des injections par voie veineuse. « L’équipe suisse n’était pas en mesure de déterminer le type d’injection » a précisé Rachid Mesli.
Mais Said Al Ghamidi, le médecin chef du Centre de médecine légale de Riyadh, a également découvert les mêmes traces d’injections étranges sur les mains des deux corps saoudiens, chez lesquels les mêmes organes essentiels, qui sont définitivement nécessaires pour prouver un suicide, manquaient également.
Mangin a paru toutefois convaincu que « le Yéménite est mort par asphyxie ». Il est par conséquent possible qu’il s’agisse de suicide, puisque les signes de pendaison ont été relevés. En conséquence la victime était vivante quand elle avait la corde au cou. Quoique ce ne soit pas la seule cause potentielle du décès. Le professeur n’a pas voulu exclure une exécution par pendaison ou par strangulation.
Les ongles des doigts et des orteils du Yéménite étaient coupés à ras, ce qui est complètement incompréhensible. Est-ce que les ongles ont été taillés, par exemple, pour empêcher que le médecin légiste ne découvre d’éventuelles microtraces sous les ongles ? Chaque candidat au suicide effectue cet acte à l’aide d’un instrument, qu’il aurait confectionné, et chez chacune de ces victimes on trouve donc des microfibres sur les deux mains et sous les ongles. A cela s’ajoutent les « substances », comme le montrent les nombreuses traces sur les mains et sous les ongles du suicidé, qui sont également examinées et les surfaces intérieures de tous les doigts, l’hypothénar du pouce et la paume de la main. Ces traces sont comparées, au microscope, avec les fibres de l’instrument de la pendaison. Cela permet de constater, sans laisser subsister de doute, que le suicidé s’est attaché lui même la corde au cou. La documentation spécialisée fait remarquer que l’on peut justement établir dans certains cas la vérité sur « le suicide » avec ces traces de fibres. Manifestement, le cadavre du Yéménite a été rigoureusement nettoyé ; ce qui pourrait être une indication que les traces ont été éliminées délibérément ou qu’elles n’existaient pas.
Un élément important vient s’ajouter à notre investigation, à savoir qu’une dent de devant de la mâchoire inférieure du Yéménite était cassée. « La dent a été cassée quand la victime était encore en vie », a dit Rachid Mesli. Le Pr. Mangin est même allé encore plus loin : la lésion a eu lieu « peu avant sa mort ».
Les États-Uniens s’enferment dans un silence total sur le déroulement des faits et sur les instruments utilisés par les présumés suicidés. Les trois victimes se seraient pendues à l’aide de « draps et de vêtements » Cependant la trace au cou de la victime Yéménite n’est pas compatible avec la thèse des autorités états-uniennes. D’après Rachid Mesli, « Les photographies montrent clairement que le sillon sur le cou de la victime n’est pas compatible avec la thèse avancée par les autorités états-uniennes ». Alkarama ne croit pas à la thèse d’un suicide collectif que les autorités états-uniennes ont voulu accréditer : « Il était irréalisable pour les détenus de se pendre dans une cellule dans laquelle il est pratiquement impossible d’attacher une corde ou un tissu transformé en corde, car ils étaient sous surveillance de façon permanente. » L’histoire des instruments de strangulation fabriqués avec un drap et des vêtements « est difficile à croire, si on n’a aucune information sur le lieu du crime » remarque le professeur Mangin.
D’après des déclarations d’anciens prisonniers, un gardien passait en effet toutes les cinq minutes devant les cellules. « Un décès par pendaison dure au moins trois minutes. La personne n’aurait eu, par conséquent, que deux minutes pour tout préparer … et trois suicides par pendaison le même jour ? » s’est interrogé le professeur Mangin.
Ali Al Salami, le père du citoyen Yéménite décédé, a témoigné que son fils a travaillé avec son frère dans une épicerie à Aden. Après une dispute, le garçon a quitté le pays « pour des raisons économiques ». Il ne savait pas où il avait pu se rendre. Il a reçu des lettres qui disaient que son fils se trouvait en prison et une autre qui disait que son fils serait mort. Ali Al Salami ne sait pas quel crime son fils a pu commettre. « Il était probablement au Pakistan et pas en Afghanistan. Il est innocent et il n’a pas eu droit à une procédure judiciaire. » Il ne croit pas à un suicide : « Un musulman ne se suicide pas. »
Face à cette affirmation, qu’en est-il de l’idéologie des « kamikazes » ? « Au cours de nos investigations, nous avons été en contact avec des savants musulmans et nous avons aussi analysé des pages Web de militants musulmans », disait Rachid Mesli. « On peut reconnaître formellement qu’il y a d’une part des savants musulmans et des sites Web qui légitiment les auteurs d’attentats suicide et qui les interprètent comme un acte de guerre. Mais nous n’avons pas trouvé un seul savant musulman ou groupe militant qui approuve justement le suicide dans des circonstances comme celles de Guantánamo. »
Qu’est-il arrivé au Yéménite Salah Ali Abdullah Ahmed Al Salami ? Alkarama et le père de Salah Ali Abdullah Ahmed Al Salami sont convaincus que les trois détenus sont morts sous la torture. Aussi longtemps que les autorités états-uniennes refusent de coopérer, il reste évidemment beaucoup de place pour des spéculations. Le doute sur la mort exacte de ces trois détenus est ainsi suscité indirectement. Ils pourraient avoir été victimes d’une exécution sommaire. La « situation » était très tendue au camp de Guantánamo : après plusieurs tentatives de suicide, une révolte des détenus a éclaté le 18 mai 2006, qui a été réprimée par les gardiens. Suite aux événements, 14 détenus saoudiens ont été libérés le 5 juin et renvoyés en Arabie Saoudite.
Malgré tout, aucun médecin légiste ou enquêteur sérieux ne peut exclure évidement dans l’état actuel des investigations, incomplètes et contradictoires, la thèse d’une exécution ou d’un meurtre. Selon les écrits de 1976 des médecins légistes Dietz et Duerwald : « L’étude criminologique des pendaisons doit se concentrer principalement sur la question suivante. Dans quelle mesure la personne a-t-elle pu se mettre elle-même la corde autour du cou ? Pour cela il est nécessaire de faire le rapprochement entre la ligature de la corde, la longueur de l’instrument de pendaison utilisé et la hauteur du point de pendaison. On devra aussi prendre en considération le type de nœud. Les cas de meurtres par pendaison supposent une certaine incapacité à se défendre de la part des victimes. En conséquence, un meurtre par pendaison ou strangulation, ne peut être considéré que lorsque la preuve d’une lutte, précédant la mort, peut être fournie ou qu’existe une disproportion des forces entre le bourreau et la victime. » [1] « Disproportion des forces entre le bourreau et la victime » : Est-ce que Salah Ali Abdullah Ahmed Al-Salami a été rendu inerte, en le frappant au visage, ce qui lui a cassé la dent, parce qu’il s’est opposé peu avant son décès à la torture ou à une injection ? Est-ce qu’on lui a injecté un somnifère ? Est-ce que la victime, rendue amorphe, a été accrochée à la corde, qui s’est resserrée sur elle, immédiatement après, par son propre poids et qui l’a envoyée à la mort ? Est-ce que la victime anesthésiée a pris momentanément conscience, sous le stress, qu’elle était soulevée par la corde qui allait l’envoyer dans quelques secondes à la mort ? Est-ce que sa dernière résistance a été brisée par un coup au visage ? Est-ce que la victime, qui se débattait contre la mort, suspendue à la corde, a reçu ce coup comme « un coup de grâce » ? Est-ce que les trois détenus ont été exécutés ce jour, de la même manière, par pendaison ou strangulation, dans un état d’anesthésie ?